J'aime pas attendre, c'est un fait et encore moins chez le médecin. Quand bien même ce soit pour savoir que le toubib va m'annoncer que j'ai une maladie incurable, j'aime pas ça; qu'on en finisse et vite, enfin vite pour le savoir parce qu'après je serais pas contre grappiller quelques mois, voir quelques années. C'est vrai, autant on peut être pressé de savoir qu'on va mourir, autant on est pas obligé d'être pressé que la faux s'abatte, l'attente c'est supportable ou pas selon ce qu'on attend. Enfin bref, on pourra dire ce qu'on veut mais j'ai parfois eu l'impression que l'attente chez le médecin est un symptôme commun à toutes les maladies, c'est pas un hasard si on appelle ceux qui ont besoin de voir un médecin des patients.
En plus les salles d'attente sont toutes les mêmes, des affichettes pour des dépistages divers et variés, des tableaux immondes aux murs, des couleurs chaleureuses, jaune pipi buveur de bière, marron caca anorexique ou des verts pales qui donnent presque bonne mine à votre voisin de droite qui pourtant à l'air mal en point. Et puis ce qui unit les salles d'attente de tous les médecins du monde ce sont les magazines... y a t'il un concours entre médecins pour être celui aura le plus vieil exemplaire de « points de vues images du monde » ou le « femme actuelle » qui n'a plus d'actuelle que le nom? Ok vous me direz les magazines féminins servent depuis plus de 40 ans la même soupe et que le numéro date de l'été de 1988 ou 2019 on vous donnera toujours 3 ou 4 conseils pour être belle en maillot. A mon humble avis pour que toutes les femmes soient toutes belles en maillot de bain, il faut autoriser, voir obliger, l'alcool sur les plages pour les hommes et l'affaire sera réglée mais ce n'est pas le sujet du jour. Remarquez c'est grâce aux salles d'attente que j'ai appris récemment que Johnny avait quitté Nathalie Baye et qu'on avait trouvé un vaccin contre la rage. Mais ce qui m'exaspère le plus dans les salles d'attente ce sont les autres patients qui attendent avec moi.
Comme à chaque fois que j'ai rendez-vous quelque part, j'arrive avec 5 minutes d'avance. Mauvais signe il y a déjà trois autres personnes qui attendent. Je me dis qu'avec chance, il y a peut-être deux d'entre eux qui sont venus en couple, voir à trois pour une consultation de groupe, ils ont peut être les mêmes symptômes et espèrent-ils ne payer qu'une seule consultation, à l'heure de la crise y a pas de petites économies. Impossible à savoir car ils ne communiquent pas entre eux, plongés qu'ils sont dans la lecture de leurs magazines. Et Zut le vieux à coté de qui je me suis assis a pris le seul exemplaire de l'équipe Magazine qui était sur la table, (sans doute laissé par un patient qui aura eu pitié des prochains). Mince, j'aurais tellement voulu lire l'interview de Björn Borg avant sa finale de Roland Garros 1980. Du coup je dois me rabattre sur un Paris Match avec en couverture le Prince Charles et Lady Di qui annoncent leur mariage. Alors que j'étais intensément pris par la lecture d'un article passionnant sur Stéphanie de Monaco au sujet de la sortie prochaine de son titre « comme un ouragan », une maman arrive avec son petit garçon et s'en est par la même finie de l'apparente tranquillité qui régnait. Le petit monstre se jette sur le coffre à jouer déballant tout ce qui s'y trouve, ponctuant chaque découverte d'un « c'est quoi ça maman? », « un tracteur » « et ça, c'est quoi? » « un bateau »... perturbé par les hurlements du chiard, je relis pour la huitième fois la même phrase sans jamais réussir à la comprendre et voici que le sale gosse prend ma jambe pour une piste d'atterrissage pour son bateau sous le regard impassible de sa mère. L'un des avantages que j'ai de ne pas avoir d'enfant c'est de pouvoir trouver ceux des autres extrêmement mal élevés. Mal élevé et un peu con aussi car il ponctue son atterrissage d'un « Vroum vroum »... Depuis quand les bateaux font-ils vroum et depuis quand atterrissent t-ils? Afin d'éclaircir ce mystère je repose le Paris Match et saisi un « science & vie » de 1989 justement consacré aux bateaux, des fois que ce soit moi qui soit mal informé. A peine ai-je saisi le magazine que la porte du cabinet s'ouvre. Le médecin balbutie un « Madame Branchu ». La dame assise à coté du vieux monsieur se lève et le suit. Perdu, ils ne sont pas venus à trois et l'attente sera donc encore plus longue. Espérons que la grosse dame et le vieux monsieur soient au moins venus en couple. La grosse dame qui sent fort la transpiration est justement prise d'une quinte de toux bien grasse, devant laquelle elle ne prend même pas la peine de mettre sa main, faisant profiter l'assistance de ses microbes. Moi qui suis juste venu pour faire signer un certificat de bonne santé pour mon assurance, je vais me retrouver contaminé par les germes du gros quintal puant face à moi. J'hésite à lui demander ses coordonnées car si dans deux jours je dois revenir consulter pour une grippe, je lui fous un procès au cul. Cul qui d'ailleurs déborde largement de sa chaise, cette vision me donne un haut le cœur. Je me ravise quand la porte d'entrée s'ouvre et qu'une charmante jeune fille passe la tête, d'un regard circulaire elle compte le nombre de patients en présence, lâche un léger soupir, hésite puis finalement vient s'assoir à coté de la grosse dame. « Tu n'aurais pas du choisir cette place » me dis-je intérieurement. Il ne faut que quelques secondes pour qu'elle comprenne son erreur et je la vois qui se pince discrètement le nez. Elle ne tient que quelques instants puis use d'un stratagème subtil: elle se lève pour chercher dans les magazines une lecture potable, tourne autour de la table, saisit un « Jeune et Jolie » de 1997 et s'assoie près du coffre à jouet comme si de rien n'était. La consultation de madame Branchu s'éternise. Le sale gosse est de plus en énervé, sa mère de moins en moins concernée, absorbée par un test dans « Closer » nommé « Qui est votre prince charmant? Brad Pitt, Georges Clooney ou Quasimodo » (sans faire le test, comme ça à chaud, moi je dirais bien Quasimodo). La grosse dame sue de plus en plus, les auréoles sous ses bras lui donne un air de Batman qui aurait mangé une Twingo et son odeur envahit littéralement la pièce. Le vieux à coté de moi s'est assoupi (à moins qu'il soit mort) et des pages de mon « science et vie » ont été arrachées... Soudain une odeur encore plus forte que la sueur (comment est-ce possible?) se répand dans mes narines et vu le regard soudain horrifiés des autres patients, il n'y a pas qu'à mes naseaux que l'odeur est parvenue. S'en suit des regards accusateurs des uns envers les autres. Qui donc est responsable de ce fumet nauséabond qui risque d'imprégner vêtements et murs? Le mioche s'est-il chié dessus, à moins que ce soit le vieux mort à coté de moi dont la couche Téna déjà pleine subisse en plus une descente de viscères ou la détestable mère de famille a-t-elle lâché une série de petits pets de joie voyant sortir le nom de Brad Pitt au résultat de son test? Le coupable idéal serait la grosse dame, toutefois je la retire de ma liste des suspects, son fondement faisant ventouse avec la chaise, j'imagine fort mal que la moindre odeur puisse sortir de là. Je lance un regard plein de compassion à la jolie jeune fille qui veut dire « mais que sommes venus faire dans cette galère ma belle? » auquel elle n'a pas le temps de répondre car oh surprise, c'est de son anu que sort un chapelet de petit pets qui monte crescendo tant en volume qu'en parfum. Elle se lève, prise d'une panique bien légitime et se dirige en courant les fesses serrées (ce qui n'est pas facile) vers les toilettes. Le mur qui sépare les cabinets de la salle d'attente est bien moins épais que celui qui la sépare du cabinet du docteur et nous profitons allègrement de ce qu'il convient d'appeler une sorte de vomissement par les fesses que seul viendra troubler les paroles du sale mioche « Maman ça pue! ». Mal élevé, un peu con et long à la détente ce gosse. Les minutes paraissent des heures et lorsque la jeune fille revient de sa pénible vidange, son visage est tout autant rouge de honte que vert de douleur, une sorte de mauve étrange, tirant sur le violet. Son rimmel a coulé le long de ses joues et ses cheveux sont collés par la sueur. Je la trouve soudain immonde et plus si jeune que ça, on dirait le joker de Batman (pas la grosse dame, le vrai Batman). Elle se rassit douloureusement. L'auscultation de Madame Branchu dure depuis plus d'une demie heure, je me demande si elle n'est pas venue subir une révision complète du moteur et de la carrosserie. Le vieux à coté n'est finalement pas mort, c'est que je déduis du ronflement qui sort de son corps avachi. La grosse redouble de quintes de toux mais elle doit être paralysée des mains car elle continue de faire profiter à tous de ses projections sans esquisser le moindre geste pour se couvrir la bouche. Le gosse qui court autour de la table depuis deux minutes stoppe soudain net sa course devant elle et éternue à son tour, un gros glaviot (bien gros pour un si petit corps) est projeté sur la robe moche de la grosse dame. Glaviot qui ne se voit à peine perdu au milieu des motifs immondes de fleurs marrons. Finalement il est pas si mal ce petit bonhomme. La porte du cabinet s'ouvre enfin, le docteur esquisse un regard de dégout en prenant par appel d'air les effluves qu'on subit depuis plus d'une heure. Je prie intérieurement pour que ce soit au tour de la grosse dame. « Monsieur Schmol, c'est à vous »... Et merde, j'en peu plus, sur l'instant je pense à sortir mon chéquier et à arroser tout le monde de pot de vin pour passer devant eux mais je me ressaisi quand je vois la grosse dame à la robe moche se lever pour aller secouer le vieux d'à coté que rien ne réveille « Chéri c'est à nous! » Allez je t'en pris vieux chéri à sa mémère, réveilles toi, je suis pile poil sous les bras de ta femme, pile poil sous les poils de bras qu'elle n'épile pas. Je suis pris de nausée, je vais finir par être vraiment malade, au moins j'aurais une bonne raison d'être là. Enfin le vieux se réveille et se traine péniblement jusqu'au cabinet. Le charmant bambin dit à sa mère « Maman pourquoi la grosse dame, elle passe avant nous? ». Je l'aime de plus en plus ce mignon petit garçon. Personne ne relève, pas même la mère qui donne à tous une belle leçon d'éducation. Le médecin qui a pitié de nous (à moins qu'il ne craigne que l'odeur ne décolle son joli poster jauni de forêt collé derrière la porte) entrouvre la fenêtre avant de retourner dans son cabinet « Alors qu'est-ce qui amène aujourd'hui Monsieur Schmol? » ai-je le temps d'entendre avant qu'il ne ferme la porte derrière lui. A donc c'est que c'est deux là sont des habitués, ils doivent venir chaque fois qu'ils ont un pet de travers. En parlant de pet de travers la jeune fille violette se contorsionne sur sa chaise. Si elle envoie une deuxième salve, je crains de ne pas pouvoir retenir mon petit déjeuner. Elle semble essayer de contrôler ses sphincters et heureusement pour elle comme pour moi elle y parvient, du moins pour le moment. La porte d'entrée s'ouvre, un jeune couple entre. L'homme dit à sa copine « Ben tu vois, y a pas grand monde, ça va pas être long ». Malheureux, si tu savais où tu mets les pieds, je serais pas aussi catégorique et enjoué. Il lance un « Bonjour » à la collégiale auquel je suis seul à répondre. Ils s'assoient en lieu et place du couple Schmol. Le gosse s'est à moitié endormi sur les genoux de sa mère. Un semblant de sérénité revient dans la pièce, j'en profite pour enfin attraper « l'équipe Magazine » sur lequel le vieux Schmol s'était endormi. Alors que j'entame fiévreusement la lecture de l'interview de Bjorn Borg, la jeune femme du couple entame la conversation avec la maman. Manqué plus que ça, une bavarde. « Il est mignon, il a quel age? » Ainsi débute une conversation ignoble dans laquelle j'apprends, sans le vouloir, que le charmant jeune couple vient consulter car ils n'arrivent pas à se reproduire. Je jette un œil discret par dessus l'épaule de Bjorn Borg sur le jeune homme qui n'a même pas l'air gêné que sa femme étale devant des inconnus les secrets de leur chambre à coucher, finalement c'est sans doute pas si mal qu'ils puissent pas se multiplier ces deux-là, la nature fait parfois bien les choses. Le gosse profite de la conversation pour se réveiller et reprendre sa course folle autour de la table en faisant des vroum vroum, j'hésite à étendre mes jambes à son passage mais je me ressaisi en me disant qu'il suffirait qu'il s'ouvre le crane dans sa chute pour qu'il passe avant moi devant le médecin et au point où j'en suis, je ne me vois pas passer encore une heure ici, qui sait quel autre personnage du cirque des monstres va venir compléter le charmant tableau de cette foutu salle d'attente. « Qu'est-ce qu'il est mignon! On aimerait tellement avoir un petit garçon comme ça.. ». Ouais ben attends un peu qu'il te crache dessus ou qu'il dise que t'es pas belle (ce en quoi il n'aurait pas complétement tort) et on verra si tu le trouves toujours aussi mignon. Soudain la jeune fille violette se penche vers moi et me dit tout doucement « Je me sens pas très bien » (ah ouais? Pourtant nous on t'a bien senti tout à l'heure) « est-ce que ça vous ennuie si je passe avant vous? ». J'ai alors pensé « C'est ça et tu vas pas que je laisse passé l'abominable morveux avec sa gogole de mère ainsi que mou de la bite avec sa connasse de gonzesse en prime », ce à la place de quoi je me suis entendu dire « Bien sur allez-y, si pose pas de problème à la maman que vous passiez avant elle, moi je peux attendre ». Elle s'est alors adressé à la maman avec le même discours et j'ai cru défaillir quand j'ai entendu la mère lui répondre que « non ça me pose pas de problème et puis ça me permet de discuter un peu avec ces gens charmants » (gens charmants = gens qui trouvent ton fils mignon et qui sont prêt à écouter des banalités affligeantes sur ton accouchement et des anecdotes barbantes sur ton con de mioche). En même temps c'est sur que conne comme elle est, à part la télé, il doit pas y avoir grand monde qui lui fait la conversation, ce qui s'est confirmé dans les secondes qui ont suivis quand elle a dit que son compagnon l'avait laissé tomber quand il a su qu'elle était enceinte; on peut ne pas avoir de goût mais savoir quand quitter le navire. En tout cas la jeune truie violette a eu le nez fin au niveau du timing car à peine a-t-elle obtenu l'autorisation de bouleverser le planning que le docteur a ouvert la porte « Monsieur Odin ». La mort dans l'âme, comme en pilote automatique, j'ai entendu sortir de ma bouche « La jeune fille va passer avant moi car elle se sent pas très bien ». Elle m'a adressé un sourire merdeux et a dit « ce sera pas très long ». Pas très long... J'ai l'impression que je suis tombé sur le seul médecin qui se fat payer à l'heure tant il passe une éternité avec chaque client. Les minutes n'étaient plus de heures, elles me paraissaient durer des jours entiers. Quarante-cinq minutes ou quarante-cinq jours plus tard, après avoir subi bien malgré moi le récit de la vasectomie de la mère, des premiers biberons du petit Kevin, de ses premières dents et de ses diarrhées qui provoquaient leur présence chez le médecin en ce jour, ponctués des « oh » et « ah » des deux ravis de la crèche inféconds, alors que je pensais sérieusement à en finir avec la vie, ce fut enfin mon tour. Pour la première fois de la journée, l'analyse du toubib ne fût pas très longue. Il m'a tout de suite trouvé pale, en toute petite forme, extrêmement fatigué et sur les nerfs et m'a donné une batterie d'analyse à faire avant de revenir le voir dans une quinzaine de jours... Vraiment j'aime pas attendre, ça me rend malade rien que de penser que je vais devoir me farcir dans les prochains jours une multitude salle d'attente, non vraiment j'aime pas attendre encore moins chez le médecin...
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